Le lendemain matin, on se levait tôt pour attraper le premier ferry pour Rottnest Island. On s’y rendait le mardi car c’était le seul jour de la semaine où l’on pouvait bénéficier d’un demi-tarif. L’île portait un nom hollandais, Rottnest, parce que les bataves en découvrant l’îlot avaient cru que ses petits habitants, les quokkas, étaient des rats et ils l’avaient littéralement nommé « le nid à rat ». Pourtant, le quokka ne ressemblait pas du tout à un rat. Beaucoup plus gros et moins rapide, il se distinguait surtout par son immense sourire qui ne quittait jamais son visage et qui, à l’heure d’Instagram et de la recherche du selfie parfait, en faisait une proie idéale pour les touristes. On ne pouvait le trouver quasiment que sur cette île qu’on ne visitait donc pas que pour sa beauté. A la sortie du bateau, on récupérait des vélos et on partait pour faire le tour, long de 20 kilomètres. Des quokkas se promenaient partout, a priori pas gênés par la présence des humains. On en distinguait dans les arbres, sur la chaussée ou dans les buissons. On interdisait de les nourrir mais évidemment, certains s’en fichaient et passaient outre, ce qui avait le don de nous agacer.
La petite île offrait un festival de couleurs, des plages d’un jaune éclatant et une eau d’un bleu si pur qu’on le croyait peint. Nous pédalions sur la route, sourire aux lèvres, le vent chaud venant frapper nos visages légèrement suants. On faisait les idiots à se dépasser et se redépasser en riant. On allait de plage en plage, de point de vue en point de vue. On s’arrêtait manger et on nourrissait des mouettes aventureuses. Quasiment au point le plus éloigné de l’atoll, une colonie d’éléphants de mer avait élu résidence et on pouvait les admirer danser dans l’eau depuis une corniche. On entrait en discussion avec un couple de personnes âgées qui en connaissait un rayon sur ces animaux. Toujours sur nos vélos, on remontait maintenant l’autre flanc de l’archipel pour rejoindre le quai. On arrivait sur la fin, le terrain devenait rocailleux et je préconisais à Cassandre de faire attention dans la descente. Elle passait devant moi et on s’engageait. Depuis son porte-bagages, le plan de Rottnest décidait de s’envoler. Je le voyais atterrir non loin et, ne voulant pas polluer cet endroit paradisiaque, je freinais pour aller le récupérer.
Le black-out durait une dizaine de secondes. Au moment où je rouvrais les yeux, j’étais par terre et mes mains saignaient abondamment. Une de mes jambes gisait sous la roue avant et mon bras droit était coincé entre le cadre et le guidon. Je n’avais pourtant pas freiné fort, habitué des descentes et du vélo, mais quelque chose avait visiblement précipité ma chute. Je bougeais mes avant-bras et j’avais l’impression d’avoir les deux mains cassées. Elles me faisaient horriblement mal. Ma première pensée n’était pas pour l’hôpital, la douleur ou la rééducation mais pour la fin du voyage. Instantanément, je savais que deux mains cassées signifiaient un retour maison rapide. Cassandre était une dizaine de mètres plus bas et elle n’avait pas encore saisi la gravité de ma chute. Je décidais de me relever tout seul pour constater les dégâts. A peine debout, ma tête tournait et je manquais de vomir. Mon épaule était écorchée et mon t-shirt arraché, ma chaussure gauche éventrée et mon gros orteil en sang, j’avais même une grosse éraflure au front. Cassandre proposait d’aller chercher les secours mais je ne voulais pas rester tout seul dans cet état alors je lui mentais en disant que ça allait. On remontait sur les vélos, je conduisais avec l’extrémité de la paume, le seul endroit intact. On arrivait rapidement au petit hôpital de l’île où une infirmière me prenait en charge tout de suite. Elle me faisait asseoir et me prévenait que ça allait peut-être me faire très mal.
Mes mains n’étaient pas cassées mais toute la peau de mes paumes était brûlée et donc à vif. Elle appliquait un coton-tige imbibé d’alcool pour nettoyer les plaies et je me retenais d’hurler. En mon for intérieur, je me disais que j’allais souffrir pendant un moment et qu’il était pertinent de m’habituer à encaisser la douleur dès maintenant. Je croyais être vraiment blessé uniquement à cet endroit mais quand elle me tournait les mains, je voyais mes jointures complètement tuméfiées comme un boxeur après un match à mains nues. Entre mon annulaire et mon auriculaire droit, la peau reliant les deux doigts s’était arrachée purement et simplement si bien qu’elle avait recours à une seringue pour nettoyer l’intérieur de la plaie. Après trente minutes à retirer les cailloux et à enlever le sang séché, le verdict se voulait rassurant puisque je n’avais rien de cassé. Elle comprenait que j’ai cru à des fractures vu l’étendue de mes blessures mais c’était simplement la douleur du choc qui m’avait induit en erreur. On repartait de là avec mes deux mains complètement enroulées dans des bandages déjà taché de sang. Cette nuit-là était horrible, la peau à vif me brûlait encore et je sentais le sang battre dans mes mains meurtries. Chaque mouvement me réveillait et je ne trouvais aucune position agréable pour vraiment réussir à dormir mais la pire des épreuves m’attendait au réveil quand il fallait changer les pansements. Ce processus n’est jamais agréable mais retirer un bandage sur une couche de peau fragile était un vrai calvaire. On finissait par y arriver mais c’était si éprouvant que je décidais de ne le changer que tous les deux jours.

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