Un long mois d’isolement dans une ferme de pommes de terre

La ville de Pentland se situait à cinq heures de route de là où nous étions et on y arrivait le dimanche en fin d’après-midi pour démarrer le travail le lendemain. A notre arrivée, nous rencontrions un jeune allemand très sympathique nommé Bastian. Il était arrivé une ou deux heures avant nous et il avait eu l’occasion de faire le tour du propriétaire. Nous étions logés dans une maison insalubre, en bois passé d’âge craquelant de tous les côtés.

La baignoire était noircie par la rouille à de multiples endroits et les portes fermaient à peine. Cerise sur le gâteau : des souris qui venaient gambader la nuit. Pour la modique somme de quatre-vingt dollars chacun par semaine, nous avions le luxe d’un taudis. Nous ne comptions pas rester plus d’un mois de toute façon alors on s’en accommodait.

Le travail en lui-même n’était pas si compliqué. Nous nous levions tous les matins à 6h15 pour démarrer à 7h. Nous conduisions notre voiture dans la propriété de Dominic jusqu’à un endroit qu’ils appelaient le « shed », un espèce d’hangar ouvert aux quatre vents. Là, nos chemins se séparaient avec Cassandre. Elle restait ici pendant que je sautais sur le harvestor, un tracteur gigantesque utilisé pour retourner la terre afin d’en faire sortir les pommes de terre.

Notre travail était quasiment identique, nous devions retirer les graines de patates. Elles se différenciaient par une couleur marron beaucoup plus foncé qu’à l’ordinaire. Enfin, c’était en théorie parce que sur le tracteur, les fruits de Parmentier étaient souvent recouverts de boue, il devenait donc difficile de s’y retrouver. Et la majeure partie du temps, j’avais fort à faire avec toute la boue, les plants et les pierres. Ma partie du boulot était donc plus coriace physiquement que celle de Cassandre.

Mais à chaque fin de rangée, c’est-à-dire après une quinzaine de minutes, je pouvais me reposer deux ou trois minutes le temps que le tracteur se replace devant une nouvelle ligne. Il y avait un camion qui nous suivait et qui récoltait les patates que l’on triait. A chaque fois qu’il était plein, il se dirigeait vers le shed pour vider sa cargaison et ça nous laissait une dizaine de minutes de répit. Certes, je nettoyais le tracteur mais ça changeait quand même de l’activité monotone du tri.

Et j’avais la chance d’être la majeure partie du temps avec Bastian et un des chiliens qui étaient arrivés entre temps. On ne pouvait pas beaucoup se parler mais j’avais un soutien moral. De son côté, Cassandre avait un travail moins exigeant physiquement. Il s’agissait de rester debout face à une table et de trier tout ce qu’on avait laissé passer sur le tracteur. C’était une épreuve psychologique. En plus de défiler devant elle, les patates tournaient sur elles-mêmes. A chaque fois que la table s’arrêtait, on avait l’impression que la terre entière continuait de tourner.

Alors que de mon côté, j’avais une coupure toutes les quinze minutes, pour elle c’était cinquante minutes sans interruption. Du côté des collègues, ce n’était pas vraiment l’extase. Coral, qui l’accompagnait sur la table, n’était pas un puits de conversation. Quant à la patronne du shed Tracy, quand elle montait sur son fenwick elle ressemblait à Bowser dans Mario, ce qui devrait vous donner une idée suffisante de l’amabilité du personnage.

Quand Pato et Chico, les deux chiliens, étaient arrivés, nous avions dû installer leurs lits dans le living-room. Il restait une chambre mais elle était remplie d’un bazar que la femme du fermier ne voulait pas déplacer. Elle était même venue afficher un panneau « défense d’entrer » quand ils avaient été lui demander la permission de s’y installer. Ça résumait l’ambiance globale. Nous travaillions de 7h à 14h, les journées étaient donc longues une fois le boulot terminé. On jouait aux cartes ou on regardait Breaking Bad. Quand venaient nos jours de repos, on allait avec plaisir passer la journée dans la ville la plus proche, Charter Towers. 1h10 de route en ligne droite pour une ville de taille très moyenne mais avec un supermarché et un Mac Donalds, signe suprême de civilisation.

Le propriétaire de la ferme, Dominic, était gentil au premier abord mais ses manières étaient souvent désobligeantes. Il n’était jamais désagréable avec moi mais il avait visiblement pris notre ami allemand en grippe. Sur le tracteur, il trouvait toujours des réflexions à lui faire. C’était souvent sur le ton de l’humour mais je sentais qu’il y avait une part de vérité non négligeable. Lui et sa femme étaient parfois un peu limités intellectuellement. Il situait le Chili en Amérique Centrale pendant que Mary s’étonnait de ne pas trouver l’Uruguay sur la carte avant que l’on s’aperçoive qu’elle cherchait en Afrique.

Un jour que la discussion dérivait sur l’écologie, Dominic nous annonça avec fierté que les australiens sauvaient le monde. On ne voulait pas entrer dans ce débat mais on ne pouvait pas s’empêcher de se questionner. Les poubelles étaient jetées dans un immense trou avant d’être brûlées juste à côté des champs de patates. « Ne vous inquiétez pas, la fumée monte et puis ça redescend », nous déclara-t-il quand il vit nos regards interloqués.

C’était bien ce qui nous dérangeait, que ces émissions retombaient dans les champs de pommes de terre vouées à être consommées. Et ce n’était rien comparé à ce qu’ils consommaient rien qu’en laissant les moteurs des véhicules tourner dans le vide. On voyait des chauffeurs laisser leurs camions ronronner pendant toute la durée du remplissage, ce qui équivalait à quatre ou cinq heures.

Il fallait goûter à l’expérience de l’isolement le plus complet pour avoir une idée de l’état psychologique dans lequel cela vous mettait. Une barre de réseau téléphonique à certains endroits spécifiques et un éloignement physique total. Il fallait rouler vingt minutes sur un chemin de terre pour rejoindre la route goudronnée. Paradoxalement, on y passait des après-midis pleins de rires et des soirées pleines de joies. Les seuls moments désagréables se situaient bien entendu au travail.

Une après-midi, le ciel se déchaînait et une pluie diluvienne s’abattait sur les champs. En à peine une heure, tout était inondé. Le lendemain matin, on se levait et se rendait au point de rendez-vous comme tous les matins. Mais quelque chose nous semblait différent : aucun bruit, aucune poussière de véhicule, aucune âme qui vive. On attendait quinze minutes sous le shed avant de se décider à rentrer et d’aller demander à Dominic qui vivait littéralement à cinquante mètres de nous. Il venait nous confirmer, la bouche en cœur, que la journée était annulée à cause de la pluie. Bien entendu, il ne serait pas venu nous prévenir de lui-même.

Le même schéma se reproduisait le lendemain mais méfiants, on décidait d’attendre de voir une voiture passer avant de bouger. N’entendant rien venir, les chiliens allaient frapper à la porte du boss pour s’enquérir de la situation. Il leur confirmait que nous ne travaillerions pas ce jour-ci non plus et c’était la goutte d’eau pour nos deux amis qui décidait de partir dès le lendemain.

De notre côté, on se donnait une semaine avant de plier les voiles pour reprendre la route et rien ne pourrait mieux résumer ce mois à la ferme que l’anecdote du dernier jour. Alors que je rangeais les bagages dans la voiture à l’aube de partir, Dominic et sa femme passaient devant nous sans même tourner la tête et il était impossible qu’ils ne nous aient pas vu.


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