Couchers de Soleil et Liberté: Entre Texas et Agnes Water

Le lendemain matin, nous étions sur la route dès le réveil. La mécanique du road-trip commençait à être bien huilée chez nous. Bien faire attention au niveau d’essence dans le réservoir, planifier les étapes de manière réaliste et anticiper le plus d’obstacles possibles. L’argent que nous avions gagné nous permettait de voir venir pour quelques mois et de profiter un peu de notre temps libre. Avec toutes ces journées de dur labeur, nous avions envie de profiter de cet argent gagné à la sueur, littérale sous 35 degrés minimum, de nos fronts.

Toujours à l’affut de bonnes affaires, on se rendait compte que plusieurs destinations alléchantes se monnayaient à bas-prix depuis l’aéroport de Darwin. Après plusieurs journées de délibérations dans nos errances sur l’immense exploitation, nous nous étions fixés sur Bali. La petite île indonésienne n’était qu’à trois heures d’avion du nord de l’Australie et les prix sur place n’entameraient pas trop notre budget. Nous achetions alors nos billets et on fixait notre date d’arrivée à Darwin. On discutait sur la route du programme et des incontournables à voir. On alternait entre randonnées dans les montagnes de l’outback puis on repiquait vers la côte pour flâner sur les plages.

Nous ne pouvions nous empêcher de sourire en traversant la ville de Bundaberg, fief de l’exploitation des backpackeurs par les australiens. Et c’était avec incrédulité qu’on observait sur place et sur les réseaux sociaux, la quantité de jeunes comme nous qui venaient ici malgré la mauvaise publicité que cette ville subissait. Absolument tout le monde savait que les arnaques étaient monnaie courante. La plus répandue venait des auberges de jeunesse qui phagocytaient le marché du travail.

Elles disaient très clairement qu’il fallait prendre une chambre chez elles pour avoir une chance de voir du boulot. Certains jeunes crédules acceptaient puis payaient deux semaines voire un mois en avance avant de se rendre compte qu’il n’y avait rien pour eux. Et ceux qui finissaient par vraiment travailler se retrouvaient payés au rendement, à des prix tirés tellement vers le bas qu’ils ne restaient pas longtemps. Nous avions lu des témoignages de gens payés huit dollars la journée quand le salaire minimum tournait autour des vingt dollars de l’heure !

On ne s’arrêtait évidemment pas dans cette bourgade, ne souhaitant pas donner le moindre dollar à une communauté comme celle-ci. L’Australie avait éveillé nos consciences, déjà bien aiguisées, sur les divers types d’exploitation et notre volonté de s’en défaire. Être dans la peau de l’immigré dont on profite pour faire les basses manœuvres nous permettait de mettre beaucoup de situations en perspective et les plaintes des australiens moyens nous faisaient doucement rigoler.

 Pour eux, il y avait trop d’immigration et trop de backpackers dans leurs pays mais dès que vous rentriez dans un travail un peu difficile, vous ne trouviez que des étrangers et ce dans tout le pays. Pire, quand on racontait aux gens des villes nos conditions de travail, ils étaient incrédules, refusant de croire que dans leur pays si avancé de telles formes d’exploitation avaient encore cours.

Nous préférions poursuivre notre route jusqu’à Agnès Water, une petite ville de bord de mer. Elle possédait la particularité d’être l’une des rares villes de la côte Est à accueillir un coucher de soleil côté mer grâce à sa géographie. Lorsque l’astre solaire descendait sur l’horizon, le ciel se parait d’une robe orangée qui jetait sur l’eau une palette de couleurs incroyable. L’émerveillement se lisait dans nos yeux et nous répétions probablement cent fois « c’est magnifique ».

Nous prenions des dizaines de photos sans même avoir à nous soucier des réglages tant la lumière rendait parfaitement sur l’objectif. Ces moments uniques nous rappelaient parfois la chance inouïe que nous avions d’être lancés dans une aventure pareille. Il devenait facile de l’oublier, pris dans la routine de rejoindre l’étape suivante et d’avaler le prochain kilomètre.

Nous étions comme pris dans l’avancée rapide du mouvement continu de la vie et rares étaient les moments où l’on se donnait l’occasion de mettre pause. Parfois c’était un simple instant, la rencontre d’un animal ; quelques heures, une nouvelle amitié. Ce coucher de soleil nous subjuguait tellement que nous décidions de rester une journée de plus pour y assister encore une fois. Voyager et dormir dans sa voiture signifiait rogner sur le confort mais cela permettait aussi d’étendre le concept de liberté au maximum.

Agnès Water nous plaisait vraiment et nous pouvions y rester deux jours. Pas de réservation à annuler, pas d’étape suivante à rejoindre absolument. Nous savions que ce mode de vie ne nous conviendrait pas éternellement mais pour l’heure, c’était un bonheur de n’avoir aucune pression sur la tête. Pas de maison, pas de factures, pas d’emploi du temps et des tranches de vie dont nous nous souviendrons jusqu’à la fin de nos jours.


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