Nos journées préférées étaient celles où l’on nettoyait les abreuvoirs. On partait à pied avec nos balais, la poudre nettoyante et notre sac à dos. On passait alors la journée à traverser les enclos remplis de bœufs pour frotter les abreuvoirs absolument répugnants. Les bovins avaient extrêmement peur de nous et on assistait à chaque fois à un round d’observation.
Ils nous fuyaient d’abord en courant puis ils finissaient par comprendre qu’on ne représentait aucune menace. Alors ils se regroupaient autour de nous et de l’abreuvoir et ils attendaient patiemment que le nettoyage soit terminé pour venir boire de l’eau fraiche et propre. On passait d’enclos en enclos à un rythme tranquille. Personne ne nous surveillait et on se demandait même ce qu’il se passerait si on avait un accident. Combien de temps mettraient les employés à s’en rendre compte ?
On se planquait parfois dans un coin pendant une heure. La chaleur était éprouvante et on prenait des pauses régulières. Notre objectif était de terminer chaque journée autour de 17h pour gagner un maximum d’argent et nous n’hésitions pas à tirer sur la corde.

Les conditions de vie des bovins étaient catastrophiques, à la limite de l’indicible. Ils étaient beaucoup trop nombreux par enclos et le sol qu’ils foulaient était couvert de leurs propres déjections. L’eau qu’ils buvaient était vite extrêmement sale et la nourriture qu’on versait dans leurs bacs puaient à des kilomètres à la ronde. Il n’était vraiment pas rare de tomber sur un bœuf mort au milieu de l’enclos. On assistait même un jour à une scène terrible d’un animal décédé dans une grosse flaque d’une eau que les autres n’hésitaient pas à boire.
En fouinant un peu et en posant des questions anodines, on apprenait que la viande était vendue surtout à l’international et notamment en France et en Belgique. Ça ne nous rassurait pas beaucoup. Heureusement, il y avait un « vet crew » une équipe de vétérinaires ! Elle était composée de trois jeunes filles d’à peine vingt ans et sans aucun diplôme quelconque. Un beau jour, elles venaient me chercher pour que je les aide à participer à une tâche. « Tu n’es pas sensible aux animaux morts ? » me demandait Becky, une jeune australienne. Je lui confirmais alors que ce n’était pas le cas et je partais avec deux des filles dans un véhicule pour rejoindre l’autre bout de la ferme et y pratiquer des autopsies. Chouette, me disais-je. Il faisait très chaud dehors et j’étais content d’avoir l’opportunité d’aller en intérieur, dans un endroit qui serait probablement climatisé.

Après avoir roulés dix minutes, on arrivait en vue d’immenses monticules de terre et au milieu, on tombait nez à nez avec une rangée interminable de vaches mortes. Le nuage de mouches aurait dû me mettre la puce à l’oreille avant d’arriver dessus mais j’étais abasourdi. En plein soleil et alignés sur deux cent mètres, des bovins gisaient morts. L’autopsie consistait à chercher les causes de la mort en ouvrant la gorge, la rate et puis l’estomac, dans cet ordre spécifique. A mon immense surprise, Becky pratiquait sans protection. Elle ne portait ni masque ni gants. Je lui faisais la remarque et elle me répondait d’un air sûr d’elle que ce n’était pas nécessaire.
Je croyais comprendre dans le ton qu’elle employait que les précautions ne concernaient pas les vrais travailleurs, que c’était bon pour les citadins. Alors avec son petit couteau, elle perforait les organes. Parfois une rate était remplie de pus et il jaillissait dès le début de l’incision, lui sautant au visage. Elle s’essuyait du geste machinal de quelqu’un d’habitué et poursuivait son travail. Elle notait dans son carnet ses observations. Je ne pouvais pas m’empêcher de lui rappeler que le bovin était un animal extrêmement contagieux et réputé pour être mutagène mais elle balayait tout ça d’un haussement d’épaules. Le niveau d’hygiène illustrait bien le sérieux de cette exploitation qui fournissait pourtant des dizaines de pays en viande.

Il y avait des dynamiques sociales préexistantes comme sur tous les lieux de travail. On les prenait en cours de route et on essayait de comprendre les relations entre les personnes. C’était bien entendu un environnement très masculin et les femmes étaient en minorité. On rencontrait Danny dès le premier jour, c’était une jeune blonde très souriante qui nous mettait tout de suite à l’aise. Elle vivait avec Lucy qui portait déjà plus de stigmates sur le visage. On la sentait fermée et pensive malgré sa gentillesse apparente.
On apprenait bien assez vite qu’elle était détestée de tout le reste de l’effectif parce qu’elle cherchait à faire changer les mentalités et à imposer des méthodes plus humaines. On soupçonnait le management de l’avoir faite venir exprès pour ça et de s’en servir comme fusible. Elle était en brouille constante avec Murray, un des managers de l’effectif. Chaque matin, on devait arriver à 5h50 pour assister à la réunion qu’il présidait et il plaçait chacun selon les besoins et ses envies.
Ça faisait presque un mois qu’on était à la ferme à enchainer les journées de plus de dix heures et le climat commençait à devenir éprouvant. Voir les animaux être maltraités nous pesait vraiment sur le moral et le sentiment d’impuissance n’embellissait pas le tableau. On était le dimanche 12 juin et on voulait tenir jusqu’à la fin de notre shift, quatre jours plus tard, avant de quitter définitivement et sans regrets ces lieux.
Murray nous séparait encore, il avait bien compris que ça ne nous plaisait pas et il y prenait probablement un plaisir un peu sadique. J’allais au dispatch avec Dany pendant que Cassandre se retrouvait au shed, comme d’habitude. L’ambiance était plus détendue de mon côté mais la charge de travail était conséquente. On n’arrêtait pas un seul instant et la journée passait à toute allure. J’étais chargé de faire passer les 600 bovins journaliers à travers le petit labyrinthe qui les menaient à la pesée.
Il y avait deux enclos séparés. Dans le plus lointain, tout le stock de bœufs était réuni. Je devais entrer dans l’enclos et par mes déplacements réussir à en faire sortir une cinquantaine. Dans le second sas, je devais en séparer sept ou huit du reste de la bande pour les amener vers le début du labyrinthe. A partir de là, la partie devenait plus complexe parce que les animaux comprenaient qu’on les sortait de leur environnement naturel et ils devenaient agressifs parce que désorientés.
Pour éviter qu’ils ne repartent en arrière, on pouvait manipuler des portes avec une petite télécommande pour qu’ils n’aient plus qu’une issue : aller vers l’avant. Une fois qu’ils étaient tous pesés, je repartais vers l’arrière et je réitérais la manœuvre. Mais quelque chose était différent ce jour-là. Je sentais les bœufs un peu plus amorphe que d’habitude, comme résignés. Et alors que j’essayais de les calmer dans les derniers mètres du labyrinthe, j’en voyais trois pleurer à la suite. Ils pleuraient, des vraies larmes de tristesse et leurs regards ne laissaient que peu de doutes.
Ça faisait tilt dans mon cerveau et en un dixième de seconde, je savais que cette journée serait ma dernière. Je ne pouvais plus cautionner ce traitement indigne et je m’apprêtais à le dire à Cassandre en la retrouvant mais elle me devançait. Elle n’en pouvait plus non plus et voulait s’en aller. Nous étions sur la même longueur d’ondes. On rendait le peu d’affaires qu’ils nous avaient prêtés, notre badge pour passer le portail d’entrée et on filait pour ne pas se retourner.

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