On arrivait en fin d’après-midi dans la minuscule ville de Texas. On remontait la rue principale, que l’on découvrait pleine de commerces. Il y avait l’inévitable pub, deux hôtels, un supermarché, la mairie, quelques magasins d’occasion et un restaurant à emporter. Autour de cette avenue, une dizaine de rues rayonnaient pour former le village de 843 habitants, si l’on en croyait le recensement de 2016. On découvrait qu’une douche publique et chaude était accessible aux voyageurs et on s’empressait d’en profiter avant qu’il ne fasse trop froid. On était après tout au mois de Mai et c’était la fin de l’automne en Australie. La température pouvait descendre vite bas.


C’était une donnée qu’on ne voyait jamais dans les récits de voyages australiens. Personne ne parlait jamais du froid et de la pluie. Oui, il pleuvait et oui, il faisait parfois très froid ! Nous avions prévu de dormir dans la voiture, garés sur un emplacement du caravan-park à la frontière entre le New South Wales et le Queensland. On regardait un film avant de s’endormir, en ayant la sensation marrante d’être dans un de ces drive-in que l’on voyait dans les productions américaines. Autour de quatre heures du matin, on était réveillés par le froid et étions obligés de faire tourner le moteur pour réchauffer l’habitacle de notre véhicule.
Après le petit-déjeuner de rigueur, on s’aventurait dans la campagne du Queensland. Un gigantesque barrage, le Glenlyon Dam, avait été édifié en 1976 dans les environs et il donnait naissance à des paysages spectaculaires. Le fleuve s’étirait autour de collines verdoyantes qui tombaient à pic dans l’eau. Le soleil reflétait sa lumière sur la surface. Ce décor n’aurait pas du tout dépareillé dans un film. Paradoxalement, ce n’était pas les paysages qu’on s’attendait à voir en Australie. Nous avions en tête l’image très clichée des plages et de l’outback tout rouge.



Mais sur un pays continent, la diversité des terrains était forcément impressionnante. Comme à notre habitude, on remplissait les cartes mémoires de photos et de vidéos, toutes plus jolies les unes que les autres. Une partie de notre après-midi se passait en flânant au bord de l’eau sur nos serviettes. Après tout, il faisait chaud et beau et nous commencions le lendemain un travail qui s’annonçait difficile alors il fallait se reposer. On quittait les lieux au coucher du soleil en roulant au pas. Les animaux sauvages profitaient de la baisse de la température pour migrer et nous redoublions d’attention sur la route.
On croisait sur les chemins de terre plusieurs kangourous, des renards et une multitude d’oiseaux plus ou moins grands. Il faisait presque nuit quand on regagnait la ville et on profitait encore une fois de la douche publique. A 19h, heure fixée pour le rendez-vous, on se rendait à l’adresse indiquée par les deux françaises qui nous cédaient leur travail.

Elles étaient hébergées par Glenn, un australien dans la cinquantaine. Il avait la gueule un peu cassée, un petit air de Mister Bean et il bégayait méchamment. Les filles nous expliquaient qu’il était maladivement timide. On faisait le tour de la maison où l’on allait loger et on découvrait un taudis à peine salubre. Notre chambre à 140$ par semaine, était vide. Complètement vide. On était obligés de sortir le matelas gonflable de la voiture et nos sacs de couchage. La salle de bains était extrêmement sale et le ballon d’eau chaude insuffisant pour les six personnes qui logeaient ici. A peine arrivés, on se décidait déjà à rester une semaine grand maximum.
Glenn était très gentil mais on goûtait très peu à l’exploitation et on n’acceptait pas ce genre de traitement. On avait rendez-vous à la ferme à 8h du matin pour passer notre « induction », la présentation de l’emploi et la signature des contrats. C’était le début de dix jours de travail d’affilé qui seraient suivis de quatre journées de repos. L’exploitation se situait à 35 kilomètres de la ville de Texas et la route était très dangereuse, encore et toujours à cause des kangourous qui pullulaient dans la région.
On arrivait à l’heure sur les lieux et on découvrait un lieu loin d’être la petite ferme agricole sympathique. La propriété s’étendait sur des kilomètres entiers, à tel point qu’on n’en voyait pas le bout. On finissait par trouver l’accueil et on s’y présentait. Un monsieur très gentil nommé Bill venait nous accueillir et nous prenait dans un bureau pour tout nous expliquer.
Nous avions postulés en tant que nettoyeurs d’abreuvoirs, ce que les filles faisaient, mais la fiche de poste avait visiblement changé. On comprenait qu’on serait plutôt détachés selon les besoins. Après trois heures de formalités administratives, on nous dépêchait au « shed », littéralement le hangar, où nous rencontrions Tony, un australien renfrogné à l’air mal-aimable. Il y avait aussi Jennyfer et Raphaël, un couple de français, qui allaient devenir nos amis. On découvrait assez rapidement que le shed était de loin l’endroit le plus redoutable.



Les jeunes bovins arrivaient par centaines. Ils étaient parqués dans différents enclos avant d’être acheminés sur une longue bande de terre puis de rentrer dans notre hangar. Notre mission était de convaincre ces tous jeunes animaux d’à peine trois mois de rentrer dans un couloir métallique pour se faire vacciner. Enoncé comme ça, on pourrait penser que c’était simple.
Mais il fallait prendre en compte que les animaux étaient en contrebas par rapport à nous et nous apprendrions plus tard que ça nous mettait dans la position du prédateur. On rajoutait à ça le bruit insupportable que faisait chaque bœuf qui passait dans le « crush », une machine qui l’empêchait momentanément de bouger pour être vacciné, et on comprenait assez vite que les pauvres bêtes étaient terrorisés.
Elles avaient si peur que le sol était jonché d’excréments et elles se faisaient régulièrement dessus. Parfois une bête apeurée refusait d’entrer dans le couloir et elle fonçait dans les murs. Les permanents du shed employaient alors la manière forte : coups de bâton, couteau planté dans les flancs et même coups de pied dans la tête.

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