Liberté et minimalisme en Australie : une aventure backpacking sans limites

Le lendemain matin, on quittait Lionel et Christine en leur promettant de repasser les voir dès qu’on serait dans cette partie du pays et on entrait South West Rock dans le GPS, à 100 kilomètres au nord. Ce spot combinait deux éléments importants de l’expérience australienne : des kangourous et une plage sublime. On arrivait pour manger et je proposais à Romain et Cass qu’on s’installe sur la table de pique-nique qui se trouvait au milieu du pré, sous un arbre, pour pouvoir voir les animaux de plus près.

L’idée n’était pas mauvaise en soi mais à peine assis, un mâle énorme traversait le parc à grand bonds et ralliait la distance qui nous séparaient à la vitesse de l’éclair. Il stoppait sa course à dix mètres et nous fixait de ses grands yeux noirs avant de poser sa queue au sol et de s’appuyer dessus. Nous n’étions plus trop sûrs mais nous avions l’impression d’avoir lu que c’était mauvais signe et que c’était la position d’attaque. Debout, il mesurait dans les cent quatre-vingt centimètres et nous n’avions pas tellement envie de le voir en action. On se levait tout doucement et on reculait de quelques pas avant de rejoindre le chemin et de s’installer auprès des quelques autres voyageurs.

Les kangourous les plus téméraires n’hésitaient pas à venir fouiller dans les sacs et on se retrouvait presque obligés de leur donner des petits bouts de pain pour qu’ils nous laissent tranquille. Dans pleins d’endroits du pays, on était confrontés à l’impact de l’homme sur l’animal. Ces kangourous n’avaient plus rien de sauvage, ils attendaient chaque jour la multitude d’humains qui visitaient cet endroit et ils savaient qu’ils trouveraient à manger. Au-delà des photos souvenirs et du selfie pour le réseau social à la mode, nous mettions tous en péril l’écosystème.

Après un repas dans un petit restaurant indien à l’air industriel, pas très bon et trop cher pour la qualité, nous nous mettions à la recherche d’un endroit où planter la tente mais les abords de Gold Coast, urbanisés et résidentiels, n’offraient pas beaucoup de garantie à ce sujet. On recourrait encore une fois à la méthode satellite de Google Maps qui nous permettaient de repérer les parcs et les endroits à l’écart de la civilisation sauf qu’il n’y en avait pas pléthore aux alentours. On tournait en voiture en espérant repérer une terre promise et on s’arrêtait à la lisière de tout début de forêt qu’on croisait.

Un parc nous semblait donner satisfaction et on s’arrêtait pour y chercher un coin un peu isolé afin d’y planter la tente. L’aspect de l’endroit nous plaisait plutôt mais un animal faisait des bruits très étranges, entre le grognement et le mugissement. Pas pressés de devenir des statistiques dans la grande carte des morts dans la nature australienne, on reculait doucement et on rejoignait la voiture. On s’éloignait de plus en plus de la ville et on commençait à en avoir assez. On décidait unanimement d’élire domicile près du prochain bout de terre qu’on trouvait et advienne que pourra.

La nuit était d’un noir intense sur le Queensland et on n’y voyait pas à trois mètres quand on coupait les feux de croisement sur ce petit parking de quelques places à l’entrée d’une petite forêt. On sortait la tente rapidement, on s’éloignait un peu entre les arbres et on plantait nos sardines entre trois arbres qui nous protégeaient de la vue sur la route. L’arbre qui surplombait la toile de tente était rempli de chauve-souris et on sentait régulièrement des impacts sur le toit de notre petite habitation. Leurs cris pouvaient aussi vous glacer le sang si vous aviez un esprit aussi imaginatif que celui de Cassandre qui était terrorisée et pas rassurée pour un sou par mes tentatives de la calmer. Dire à quelqu’un « ce n’est rien, ce ne sont que de grosses chauve-souris » n’avait pas tendance à conforter surtout en Australie, comme je pouvais le constater.

On passait une nuit hachée par les bruits des voitures qui passaient et les animaux qui faisaient pleine démonstration de la puissance de leurs cordes vocales une fois le soleil couché. Au petit matin, Cass ouvrait la fermeture éclair et sortait la tête avant de laisser échapper un rire. « Steph, viens voir » me demandait-elle en rigolant. Je passais ma tête aussi et on avait probablement l’air de deux nouveaux nés, accouchés par le matériel de camping. Nous étions à cinq mètres d’un espace de jeux pour enfants avec balançoire, toboggan etc.

Un couple de personnes âgées marchait main dans la main sur le sentier non loin de nous. On remballait en riant et on rejoignait la voiture où on constatait que Romain était lui aussi réveillé. Le couple repassait près de nous. « Excusez-nous, avait-on le droit de dormir ici ? » questionnait-on en anglais et très poliment. « Non mais à partir du moment où vous ne laissez aucun déchet derrière vous, ça ne pose pas de problème », répondait le vieux monsieur avant de poursuivre, « la mairie a été obligée d’interdire le camping à cause des déchets ».

C’était aussi une partie de la réalité du backpacking en Australie, des jeunes sans responsabilités, principalement anglais dans les débuts de ce visa au cours des années 90 mais internationaux dorénavant, qui ne se souciaient pas forcément des endroits qu’ils ne reverraient jamais dans leur vie. Le pays faisait office d’immense terrain de jeu où les conséquences étaient limitées et l’on entendait parler de comportements qui n’auraient probablement pas eu cours dans les pays d’origine. Nous-mêmes, bien que matures et proches de la trentaine, nous sentions libres et moins responsables. C’était d’ailleurs la première fois de notre vie que nous ressentions une telle liberté.

Nous étions sur la route avec un but approximatif et flou, sans appartement, sans crédit, sans pression sociale. On commençait à y prendre sérieusement goût. Il fallait le vivre un jour dans sa vie pour comprendre la sensation d’échapper à la norme et de n’être tenu par aucune corde fictive. Nous devenions aussi minimalistes dans nos manières de penser. Voyager autant avec si peu nous faisait prendre conscience de la futilité des possessions et sans pour autant devenir des apôtres de la décroissance, on se rendait bien compte que nous n’étions pas moins heureux avec nos quelques affaires dans la valise et notre peu de possessions.


Commentaires

Laisser un commentaire