De mon côté, je commençais le travail le 13 février soit quasiment un mois jour pour jour après notre arrivée en Australie. Réveil à 5h15. 324 pas, 220 mètres de marche. Bus de 5h27, arrêt Botany Road 5h39. 500 mètres de marche. 5h45, j’étais présent à l’entrée de Savino Del Bene, une entreprise d’import-export entre l’Italie et divers pays du monde. Juste devant moi, une armoire à glace avançait à mon rythme en se dirigeant dans la même direction que moi. Entendant mon pas, il s’arrêtait et se retournait pour me demander si j’étais le nouveau. C’était bien moi et il m’accompagnait jusqu’à l’entrepôt où je rencontrais Luigi, un italien d’une cinquantaine d’années qui s’exprimait avec un accent à couper au couteau.
Il avait décidé de me renommer Stefano parce que mon prénom était trop difficile à prononcer pour lui et il me montrait rapidement ce qui serait mon occupation de la semaine. Cet espace de stockage de la taille d’un terrain de foot recevait des containers en enfilade et il fallait les vider. C’était toujours la surprise quand on les ouvrait car si les produits se tenaient sur palettes, il n’y avait qu’à décharger avec le chariot élévateur mais si les cartons étaient posés les uns sur les autres, on partait pour une heure de manutention à la main. Mon collègue s’appelait Tarué et j’apprenais au cours d’une de nos discussions qu’il venait de Niue, une île proche de Samoa et de Tonga et qu’il avait émigré pour gagner correctement sa vie.

On découvrirait plus tard au cours de notre voyage autour du pays que les petites îles au large de l’Australie formaient un formidable réservoir de main-d’œuvre précaire au pays des kangourous. Entre chaque container, nous étions autorisés à ne rien faire et nous attendions assis en discutant tous les trois. Les journées filaient assez vite et ma mission d’une semaine touchait à sa fin. Luigi n’était pas enchanté de devoir me laisser partir mais je n’effectuais qu’un remplacement.
J’avais postulé à beaucoup d’offres et je m’étais rendu à plusieurs entretiens dans des agences d’intérim. Je recevais un appel de ma référente chez Insync , qui me proposait un travail. Je n’étais pas en mesure de discuter et j’acceptais sans trop réfléchir. Quand elle me faisait suivre les informations par message, je constatais que mon nouveau lieu de travail se trouvait à quinze minutes à pied de la maison avec des horaires de 8h30 à 16h30, on frôlait la perfection. J’allais gagner 24,5 dollars de l’heure, ce qui après taxes équivalait à 20,82$ par heure et donc 781$ par semaine. Cette fréquence de paiement représentait aussi une énorme nouveauté pour nous.

L’Australie, comme beaucoup de pays anglo-saxons, pratiquait le paiement hebdomadaire et nous trouvions ça extrêmement pratique dans notre cas car cela permettait de voir le fruit de nos efforts très rapidement. Je me présentais le lundi matin à 8h30 à l’entrepôt de Sunshades Eyewar, une compagnie de lunettes de soleil. Shelly, une jeune fille un peu garçonne d’une vingtaine d’années, me faisait la présentation des lieux et je travaillais toute la journée en sa compagnie. Elle s’occupait de tous les arrivages et en connaissait un rayon sur la France.
Elle avait d’ailleurs eu le malheur d’être à Paris pendant les attentats du 13 Novembre et elle m’avouait avoir eu la peur de sa vie ce soir-là. Ma mission dans cet entrepôt était vraiment simple : je descendais les palettes et remplissait les étalages pour que les préparatrices de commande n’aient jamais de ruptures de stock. Dans les faits, ça arrivait régulièrement et elles venaient me voir pour que je trouve le carton manquant à l’aide du chariot.
Cassandre de son côté avait plus de mal comme on s’y attendait. On avait remarqué beaucoup d’annonces pour faire de la distribution de flyers, une pratique dont on avait oublié l’existence. A défaut de mieux et pour dépanner, elle appelait au numéro indiqué et obtenait un rendez-vous assez rapidement. Il n’y avait pas besoin d’entretien car le job était simpliste. On vous déposait avec un sac rempli de prospectus et il fallait recouvrir une zone définie.

Les responsables étaient tous indiens et c’était un euphémisme que de dire qu’ils ne se souciaient pas des lois australiennes. Ils faisaient venir les employés à huit heures du matin mais l’organisation était si désordonnée que personne ne partait avant au moins neuf heures et il fallait encore rejoindre les quartiers parfois très lointains en voiture.
Dans les faits, Cass ne démarrait jamais sa mission avant dix heures du matin et les deux heures perdues n’étaient bien évidemment pas payées. Elle avait un GPS et elle était payée à la carte, une zone prédéfinie de plusieurs quartiers. On lui avait dit qu’une carte prenait aux alentours de quatre heures mais c’était bien entendu sous-évalué et elle finissait souvent après cinq longues heures de marche sous une chaleur de plomb ou sous les pluies battantes que Sydney savait si bien apporter.
En plus de la marche, il fallait prendre en compte le poids du sac rempli de papiers qui avoisinait les douze kilos au départ. Les plus chanceux avaient trois types de flyers différents dans leur besace et étaient ainsi mieux payés mais c’était un privilège accordé aux plus anciens. Les petits nouveaux se trimballaient un seul type de prospectus pour des cartes plus grandes.
Ce genre de job était de l’exploitation pure et simple comme on en verrait souvent en Australie. Payées au rendement dans des conditions suspectes, c’était un brise-cœur de voir des personnes très âgées obligées d’en passer par là pour subvenir à leurs besoins. Cass rentrait épuisée physiquement et moralement mais elle ne voulait pas lâcher sans avoir un autre moyen de revenu. Heureusement, Choukri nous avait donné le contact pour un travail dans une usine de DVD. Je n’en avais pas eu besoin alors c’était Cassandre qui contactait Emer.

Par chance, elle avait besoin de quelqu’un instantanément et Cass se retrouvait à travailler le lendemain à l’usine Technicolor d’Alexandria. Le contrat était du casual on-call, ce qui signifiait qu’elle était en intérim et qu’elle pouvait être contactée à n’importe quel moment pour venir travailler. On comprenait très vite que l’Australie était un pays ultralibéral et que le marché du travail serait très précaire pour nous.
Le patron de mon entrepôt s’appelait Joe et il m’avait mis à l’aise très rapidement. Satisfait de la qualité de mon travail, il venait me féliciter dès le deuxième jour et il m’offrait un café que nous buvions dans la salle de pause. Il m’expliquait qu’il n’embauchait jamais d’australiens parce qu’ils étaient trop fainéants et qu’ils faisaient souvent faux bond les jours de beau temps. Dans la discussion, je mentionnais que j’étais venu avec ma copine et il me prévenait que si elle cherchait aussi un travail, il se ferait un plaisir de l’embaucher. Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Quand l’édition du dernier jeu vidéo à la mode se terminait et que le travail se faisait rare à l’usine, je demandais à Joe si Cass pouvait nous rejoindre et il acceptait bien volontiers de la prendre dans l’équipe. C’était le plan parfait pour nous. Plus d’horaires décalés, plus de transports à payer et le même lieu de travail. Cassandre touchait une paie légèrement inférieure à la mienne mais on engrangeait globalement 1500 dollars à deux par semaine et on essayait d’en mettre mille de côté. On sympathisait au travail avec deux chiliennes nommée Patricia et Valéria, ce qui rendait le quotidien encore plus agréable.

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