Après deux semaines de vacances et d’adaptation, il fallait penser au véritable but de ce voyage. Nous aurions très bien pu venir en Australie en vacances mais nous voulions y vivre. Changer de pays, rentrer dans la vie active, partager l’existence des vrais gens, ceux qu’on ne voyait jamais, ou alors uniquement en surface, quand on voyageait. Je m’étais renseigné avant de partir et j’avais appris que le métier de cariste était très demandé et bien payé. J’avais donc pris un rendez-vous pour obtenir la licence et après deux jours de formation, c’était chose faite. Les choses promettaient d’être plus dures pour Cassandre.
Elle voulait couper, au moins momentanément, complètement du milieu de la finance et ainsi se faire de nouvelles expériences. La restauration était un secteur extrêmement porteur, la plus grande majorité des femmes en WHV s’y dirigeaient et cela rendait le milieu très concurrentiel avec des salaires tirés vers le bas.
Il n’était pas rare de voir des annonces sur des sites populaires avec des paies sous le taux horaire minimum, ce qui était évidemment complètement illégal mais personne n’avait l’air de s’en offusquer.
Après tout, les seuls impactés étaient les immigrés et le gouvernement n’avait pas l’air d’être trop inquiet à ce sujet. J’épluchais les annonces sur les sites spécialisés et Cassandre déposait des CVs dans les restaurants autour de notre maison. J’avais plus de succès qu’elle et je recevais quelques appels. Je passais même deux entretiens coup sur coup pour des positions de forklift driver (cariste) et on m’assurait du travail assez rapidement à un taux horaire correct.
Cassandre aussi avait eu un appel. Un des restaurants à deux pas de la maison lui proposait un essai de quelques heures le lundi matin suivant. Mais quand on se réveillait le samedi vers 10h, elle voyait sur son téléphone des appels en absence et un sms à cinq heures du matin. Le propriétaire lui demandait si elle pouvait venir… à 6h le même jour. Elle lui répondait qu’elle dormait et qu’elle était de toute façon occupée toute la journée. Les manières de ce monsieur nous paraissaient déjà un poil louche. Le lundi matin à 9h, Cassandre se présentait au café.

Le patron la renvoyait directement vers April, une américaine qui travaillait là depuis deux semaines, pour être formée. Elle lui montrait les basiques de l’endroit, les emplacements des produits, les numéros des tables et tout ce qui pouvait être utile. April avait grandi à New York et elle possédait déjà un sacré bagage en restauration puisque comme beaucoup d’américains, elle travaillait en tant que serveuse depuis déjà quelques années. Alors quand Cassandre apprenait qu’elle était payée 15 dollars de l’heure seulement, elle lui conseillait tout de suite de s’en aller.
Une anglophone avec de l’expérience dans le service pouvait prétendre à beaucoup mieux dans Sydney. Quand elle était amenée à aller en cuisine pour récupérer des plateaux, Cassandre se rendait compte que le cuisiner et son aide de main se moquaient d’elle parce qu’elle avait un peu de mal à comprendre l’accent australien très prononcé du chef. Pas exactement l’accueil de rêve pour une potentielle nouvelle.
Une table de vieilles dames venait s’installer et elle s’occupait d’elles avec plaisir. Elles étaient satisfaites du service puisqu’elles laissaient un pourboire de quatre dollars. Quand April voyait ça, elle conseillait à Cassandre de les empocher rapidement et de ne rien dire au patron. Ce charmant monsieur gardait tous les pourboires pour lui, sans les partager avec personne, alors il valait mieux se les mettre de côté.
Au bout de quatre heures d’essai non payées au lieu des deux initialement prévues, Cass allait voir le patron pour lui demander quand se terminait l’essai. « Oh mais tu peux partir quand tu veux », répondait-il avec un sourire. Il ne serait bien évidemment pas venu lui dire avant, il tirait sur la corde. Pendant les quatre heures, plusieurs autres jeunes backpackers étaient passés mais pour récupérer de l’argent que le propriétaire leur devait.
Tous avaient le même conseil : « ne travaillez pas ici ». Par acquis de conscience, elle demandait au boss à combien s’élèverait sa paie. « Je te testerai un jour où le restaurant est plein et on verra.» Après plus de quatre heures de travail, elle estimait qu’il pouvait être capable de définir un salaire et elle décidait de ne plus donner signe de vie après être partie. La première expérience n’était pas concluante.

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