A la découverte d’un aéroport chinois

On avait décidé de passer par la Chine car c’était le billet le moins cher de tous. Pour 420€ par personne, on ralliait Sydney via Xi’an en 34h avec dix heures d’escale dans la ville susnommée. Le temps n’était plus une valeur rare dans notre situation et on s’était figurés que puisqu’on partait un an au moins, on aurait bien assez le temps de récupérer d’un voyage aussi éreintant. On passait la première partie du vol à discuter et à regarder une série sur notre ordinateur. J’étais vraiment fragile psychologiquement et la moindre pensée qui me renvoyait vers la France me faisait monter des larmes incontrôlées. Cassandre gérait beaucoup mieux ses émotions et déjà, nous arrivions à Xi’an.

Si vous tiriez un trait au beau milieu de la Chine, il vous suffirait de monter au nord de la ligne pour trouver cette ville. Elle était mondialement célèbre pour son armée de soldats en terre cuite découverte dans les années 1960. On avait très sérieusement envisagé d’aller visiter le monument pendant nos dix heures d’attente avant de s’inquiéter des températures, ce qui nous avait permis d’apprendre qu’il faisait autour du 0 degré Celsius. Notre valise était remplie de vêtements d’été, on était au plus fort de la saison estivale à Sydney, ce qui nous obligeait sans trop de regrets à oublier ce début d’idée.

Je posais pour la première fois le pied en Chine et je me rendais déjà compte que j’allais vivre un nombre de premières fois incroyables pendant cette aventure. Si nous n’étions évidemment pas les seuls à nous expatrier, j’étais probablement l’un des premiers de ma famille et je brisais peut-être un plafond de verre par la même occasion. J’allais vivre des moments inhabituels quand on tournait autour de la trentaine. J’aimerais vous dire que les modalités de douane étaient passées rapidement mais ce n’était pas le cas. On attendait dans la longue queue avec Cassandre.

On essayait en vain de se connecter à un Wi-Fi pour prévenir nos familles respectives que la première étape du voyage s’était bien déroulée. Quand notre tour arrivait de passer devant le douanier, il prenait d’abord mon passeport. Pour ne pas être embêté, j’en avais fait faire un tout nouveau juste avant de partir. Il n’y avait littéralement rien à voir. L’homme derrière le comptoir s’appelait Hazan. C’était écrit sur un petit badge posé au niveau de son cœur. Il portait l’uniforme et une petite casquette officielle. Son regard n’était pas très aimable.

« Pourquoi est-il vide ? » me demandait-t-il dans un anglais très scolaire en tournant les pages de mon document avec son pouce. J’avais pris la décision de prendre extrêmement soin de mon passeport pour qu’il ne termine pas dans le même état que le précédent et le voir le plier comme ça me faisait soupirer intérieurement. « J’avais besoin d’un nouveau pour aller en Australie » lui répondais-je simplement avec le plus de sympathie possible. Il me toisait un instant puis me tamponnait l’une des pages intérieures. Je venais alors me placer juste derrière la cabine pour attendre Cassandre.

C’était quelque chose que je faisais régulièrement car les passages en douane étaient plus longs pour elle. A chaque fois, son nom déclenchait des alertes et en me mettant derrière, je pouvais voir les officiers scruter attentivement toute une liste. Mais cette fois-ci, c’était différent. Elle était venu un mois en Chine quatre ans auparavant et Hazan semblait ne pas comprendre pourquoi et surtout pourquoi elle revenait. Elle avait beau expliquer que ce n’était pas un retour et qu’elle ne faisait que passer, rien ne semblait le convaincre.

On nous invitait à aller dans une petite salle pour patienter, le temps qu’on examine nos cas. Un couple d’occidentaux plus âgés était déjà là et au cours de la conversation, le monsieur pensait savoir la raison de la méfiance chinoise. « Ils envoient tellement d’espions à l’étranger qu’ils se méfient de tout ceux qui viennent chez eux. Ne vous inquiétez pas, ça va être vite réglé. » Nous n’étions pas vraiment inquiets de toute façon et nous avions assez de temps pour être presque contents d’avoir droit à un peu d’animation. Au bout de quelques instants, un agent venait nous chercher et nous expliquait qu’il ne fallait surtout pas qu’on reste sur le territoire. On avait eu beau leur montrer nos billets pour Sydney datés du jour même, ils pensaient vraiment qu’on voulait rester en Chine.

On leur assurait que notre but était bel et bien de quitter le pays avant le soir et on pouvait finalement rentrer dans la zone commerciale de l’aéroport de Xi’an. Avant de partir, on avait repéré des capsules pour dormir au cœur même de l’aéroport. On se dirigeait donc vers le centre d’informations pour demander leur direction. Les deux jeunes chinoises derrière le comptoir ne parlaient pas un mot d’anglais à notre grande surprise et on devait mimer en geste l’action de dormir pour qu’elles comprennent notre requête. Après un grand « ooooh » de compréhension, elles se mettaient à nous indiquer la direction… en chinois.

On les remerciait avec le peu de mandarin qu’on connaissait et on allait faire le tour de l’aéroport pour essayer de trouver par nous-mêmes. Assez rapidement, nous découvrions de minuscules capsules et leur prix prohibitif, pas loin de 50€ les quatre heures. Le confort attendrait. On trouvait un banc inoccupé et on s’y allongeait pour faire la sieste. Déjà à la dure mais on savait que pour battre le désert australien, il nous faudrait mettre de côté nos notions de bien-être alors autant commencer tout de suite. Après un repos très peu réparateur, la faim commençait à nous tenir les entrailles. On avait l’idée d’aller tirer quelques yuans, cela nous coûterait moins cher en frais que de payer directement dans un restaurant avec nos cartes françaises. On se présentait à la banque en espérant trouver un distributeur.

Une jeune fille à l’anglais superbe nous abordait immédiatement pour nous demander ce qu’on voulait. On lui expliquait qu’on cherchait à sortir l’équivalent de vingt euros pour pouvoir aller manger. Elle demandait les papiers de Cassandre, sa carte bleue et commençait à faire des photocopies d’absolument tout. Toute la procédure prenait vingt minutes, sans que l’on comprenne vraiment ce qu’il se passait. On sortait avec nos 2500 yuans et on cherchait un restaurant. On faisait le tour et on se rendait compte que tous les menus étaient évidemment écrits en chinois. Le seul qui proposait de l’anglais était Pizza Hut et c’était donc là qu’on s’échouait pour grignoter une pizza sans saveur et patienter encore un peu. Le moral était revenu. Le fait de déjà découvrir de nouvelles choses et d’être immergé dans une autre culture sans concession avait relégué les émotions en arrière-plan.

La journée filait vite. On se promenait dans les travées de l’aéroport en essayant de comprendre ce qu’il se disait ou ce qu’il était écrit. C’était loin d’être évident et on se retrouvait surtout à rire de notre incapacité. Une des extrémités du gigantesque hall possédait une énorme baie vitrée qui permettait d’observer une route à six voies juste sous nos pieds. On s’installait sur un banc et on regardait la conduite chaotique des chauffeurs chinois. En moins de cinq minutes, on avait vu des véhicules frôler l’accident à plusieurs reprises. Pas de clignotant, certains roulaient même au milieu de la route, ils déboitaient sans s’assurer que la voie était libre.

On se lassait vite et comme nous n’avions pas envie d’être témoins d’un accident grave qui ne manquerait pas d’arriver, on décidait de se rendre vers notre salle d’embarquement. On devait repasser un contrôle de sécurité extrêmement poussé auquel on se prêtait bien volontiers. Quand c’était notre tour de passer au contrôle des passeports, le douanier nous demanda la raison de notre voyage en Chine. Pas encore très confiant dans mon anglais, je lui expliquais en essayant d’être le plus clair possible que nous n’avions fait qu’une escale de dix heures et qu’on était restés dans l’aéroport. Cette réponse le surprenait et nous devions lui expliquer ce qu’on avait fait précisément pendant toute l’escale. Une fois que le douanier se sentait satisfait de nos réponses, il nous laissait passer non sans oublier de recouvrir toute une page du passeport avec un tampon chinois. On se retrouvait dans notre avion et on se rendait compte qu’il nous transportait déjà depuis Paris.

Après avoir regardé quelques épisodes de la série entamée, on s’endormait pour se réveiller au-dessus de l’Australie. L’excitation montait et quand nous étions à une heure de l’atterrissage, mon voisin de droite entamait une conversation. Nous étions séparés par l’allée. Il était français, mesurait probablement 1m80 et il portait d’immenses dreadlocks qui lui arrivaient sûrement aux fesses.

– Vous allez faire quoi en arrivant ? me demanda-t-il
– On va s’installer à Sydney pour trois mois avant de remonter en suivant le soleil, lui expliquais-je.

Il avait l’air surpris de ma réponse. Il me disait qu’ils allaient avec ses amis descendre dans le Victoria, travailler en ferme pour effectuer les 88 jours nécessaires à l’obtention d’une seconde année de visa. Le saint-Graal de tous ceux qu’on appelait les backpackers étaient les fameux 88 days.

Le gouvernement australien avait été assez malin pour profiter de l’attractivité du pays pour permettre à plusieurs de ses secteurs d’utiliser la main d’œuvre internationale qui affluait dans le pays. Pour que vos « jours » soient valables, il fallait qu’ils soient effectués dans certaines parties du continent et dans des secteurs spécifiques selon les endroits. Ainsi, autour des grandes villes comme Sydney et Melbourne, il fallait s’éloigner très loin pour espérer trouver des endroits rentrant dans les critères. Ce système encourageait les voyageurs à sortir des métropoles et permettait aux endroits isolés de trouver de la main d’œuvre. Cette logique semblait gagnante pour tout le monde mais on verrait rapidement qu’elle comportait son lot de défauts. L’heure n’était absolument pas au cynisme de ce genre de pensées et alors que l’avion atterrissait, on se regardait en pensant la même chose : on est en Australie !


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