Le réveil sonnait à 8h et dans le noir total de la chambre, on se réveillait instantanément. C’était évidemment le grand jour, celui qui allait nous mener vers un nouveau pays, un nouveau continent et une nouvelle vie. J’avais eu l’excellente idée d’attraper la grippe quinze jours avant de partir et je me sentais encore un petit peu faible. Qu’à cela ne tienne, l’adrénaline prendrait le dessus. J’allais chercher des viennoiseries pour dire au revoir à la culture culinaire française et j’en profitais pour saluer la boulangère qui me souhaitait bon voyage. Après le petit-déjeuner, on revérifiait pour la centième fois que rien n’était oublié. Tout était évidemment prêt depuis une semaine.
On ne prévoyait pas ce genre d’aventures à la légère. Mon père avait décidé de nous emmener à l’aéroport afin qu’on ne peine pas avec nos bagages dans le RER et qu’on ne soit pas soumis à ses aléas. Dans l’iconique Kangoo verte familiale, j’observais la route avec attention. Plein de questions me traversaient le cerveau. Est-ce que ces routes allaient me manquer ? Et ces panneaux ? Allais-je regretter la France ? Y aurait-il un creux au fond de moi en pensant aux français ?
J’étais encore dans ces réflexions quand l’architecture géométrique de l’aéroport international de Roissy Charles de Gaulle s’annonçait à la ligne de l’horizon. Dans quel état d’esprit serai-je quand mes pieds refouleraient ce sol ? Et quand y reviendrais-je ? Dans trois mois penaud et dégoûté d’une aventure ratée ? Ou dans un temps indéfini, tellement amoureux de l’Australie qu’on y sera restés ? Toutes ces questions s’agitaient évidemment à un niveau subconscient du cerveau. En surface, les conversations étaient plus terre à terre.


Dans la queue chaotique de la compagnie aérienne chinoise Hainan Airlines, on discutait de tout et de rien avec mon père. Alors qu’on se trouvait dans le colimaçon qui servait de file d’attente, on repérait un bagage qui ne bougeait pas de son emplacement, à un angle d’un virage. Intrigués, on l’observait pendant une quinzaine de minutes avant de se décider à aller prévenir un agent. J’apercevais non loin un militaire que j’allais saluer en lui expliquant le problème.
— Bonjour monsieur, ce n’est probablement rien mais dans la file d’attente, lui montrais-je du doigt, il y a une valise qui n’a pas bougé depuis 20 minutes. On a demandé aux gens autour mais personne ne semble savoir à qui elle appartient.
L’homme en treillis kaki se raidissait d’un coup et me demandait de patienter quelques instants. A peine trente secondes plus tard, il sortait d’un bureau accompagné par deux collègues. Je les guidais jusqu’à la valise en question. Le plus âgé des trois militaires sortait l’objet de la ligne et commençait à l’examiner. D’une voix forte, il déclarait : « est-ce que cette valise appartient à quelqu’un ? » Tout le monde se retournait alors vers la voix d’une petite dame qui revenait avec un café dans la main. « C’est la mienne, qu’est-ce que vous faites ? » On voyait à la tête des militaires qu’ils étaient visiblement ahuris d’un tel manque de vigilance.
Celui qui semblait être le chef la regardait et lui disait : « Madame, vous savez très bien qu’on ne doit laisser son bagage sans surveillance sous aucun prétexte dans un aéroport. » « Mais ça va, j’étais juste parti chercher un café », répondait-elle avec aplomb en montrant son gobelet cartonné. « Vous connaissez le contexte actuel Madame, on n’a pas vraiment le temps de s’occuper de l’insouciance des gens. Veillez à ne pas recommencer », sermonnait le gradé avant de faire signe à ses collègues qu’il était temps de repartir.
Le militaire que j’avais été voir me faisait un signe de tête que je lui rendais et on reprenait les formalités d’usage. On était un peu anxieux quant au poids de nos valises car nous n’avions droit qu’à 23 kilos et nous n’avions pas pu vérifier qu’elles étaient sous la limite. Je tendais mon passeport tout neuf à l’hôtesse de la compagnie chinoise et je posais mon sac sur la balance. Verdict : 17 kilos chacun. Ces 17 kilos représentaient quasiment tout ce qu’il nous restait. Hormis quelques vêtements dans des cartons chez ma mère, on n’avait presque plus de possessions. Appartement rendu, voiture remboursée par l’assurance, vélo et autres objets divers vendus.
Toute notre vie tenait dorénavant dans ces deux valises de 90cm par 30cm. 17 kilos pour tenir deux ans et qui contenait toute une vie. On marchait dorénavant vers la porte d’embarquement. Le stress n’était pas apparent mais quelques jours avant le jour J, un trou dans ma chevelure était apparu entre ma tempe et mon oreille droite. Surgi de nulle part, je le considérais comme une manifestation intérieure du trouble du changement total d’environnement et de ce grand saut dans le vide. Sous ces réflexions, les agents de contrôle apparaissaient et il était temps de dire au revoir à mon père.
À ma grande surprise, cet homme que je n’avais jamais vu pleurer de toute ma vie fondait en larmes. Et alors que je n’avais jusque-là ressenti aucune tristesse, une vague d’émotions venait me frapper de plein fouet. C’était les yeux mouillés que je passais derrière les barrières de sécurité en jetant un dernier regard dans mon dos pour voir mon père. C’était une pensée qu’il ne fallait pas avoir mais elle me venait quand même, « et si c’était la dernière fois que je le voyais ? » On refoulait ce genre d’idées dans un coin de nos têtes mais nous partions en sachant qu’on raterait des événements et que nous serions possiblement rapatriés par un drame. C’était des options qu’il fallait considérer avant d’entamer une si longue absence et nous étions bien conscients qu’elle n’était pas sans danger.
Les formalités de sécurité étaient vite expédiées et on se trouvait maintenant devant notre porte. Les messages d’au revoir pleuvaient sur nos téléphones. Cassandre appelait ses parents et j’étais surpris d’entendre son père fondre en pleurs de son côté du combiné. Et alors qu’elle n’avait montré aucun signe d’émotion, elle fondait aussi. On montait dans l’avion dans un état émotif avancé. Ça ne nous empêchait pas de remarquer aussitôt la pauvreté de l’offre de la compagnie qu’on avait choisi. Nos sièges n’étaient pas très confortables et nous n’avions même pas d’écran de divertissement sur l’appui-tête. Notre vol était plein, à 99% rempli de chinois bruyants et légèrement grossiers.

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